Quatre personnes sont attablés dans la cuisine, en train de manger. Pourtant, aucun mot ne romps le silence. On n’entend que la conversation des objets inanimés. Le bourdonnement du frigo répond au tic tac de l’horloge. Les couverts bavardent entre eux en salves de cliquetis, et la télévision murmure, seule dans son coin. Les chaises se querellent mollement en couinant sous les mouvements des corps se passant le sel, le pain ou les plats.
Quatre personnes ont réunis leur solitude pour le repas. Pour autant, ils ont encore moins à se raconter que les choses qui les entourent. Le mutisme couve cette famille, comme si tout avait déjà été dit, alors que tout reste à dire. Le silence entre eux enfle comme un furoncle que personne n’ose percer. Il est enkysté depuis si longtemps que sa peau en est épaissi au point que le crever devient presque impossible et trop douloureux.
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Ma mère me téléphone invariablement chaque dimanche à dix-huit heures pour prendre de mes nouvelles. L’appel maternel hebdomadaire s’est instauré au fil des ans comme un rituel, sans que l’on se souvienne plus vraiment pourquoi il a lieu le dimanche, et à dix-huit heures précise. Sa régularité s’est transformé en une habitude à laquelle on ne déroge jamais. Lorsque cela arrive, je m’en veux toujours un brin de louper ce coup de téléphone, et lorsqu’il tarde un peu trop, je ne peux faire autrement que de vaguement m’en inquiéter.
Pourtant, malgré cette habitude désormais bien ancrée, la conversation ne dure jamais plus de quelques minutes. Je lui dis que tout va bien, c’est ce qu’elle veut croire. Elle me dit que tout va bien, c’est ce que j’espère croire. Elle me parle du temps qu’il fait la bas et je lui parle du temps qu’il fait ici. Comme si les données météorologiques pouvaient nous renseigner sur nos intempéries intérieures dont on n’ose se parler. Nous nous contentons généralement d’un bavardage volontairement insignifiant.
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