Hier, je suis allé faire un tour chez le marchand d’odeur. J’ai emmené avec moi un ami qui n’y était jamais allé. Et chose plus incroyable encore, il ne savait même pas que ça existait. C’est vrai qu’elle ne paie pas de mine la boutique du marchand d’odeur. Elle est discrète avec sa petite devanture en bois peinte en grise. Au dessus de la porte, en lettres fanées, il y a juste écrit : «Marchand d’odeur depuis 1882». On la remarque à peine car elle est coincée entre deux magasins qui attirent tous les regards grâce à leurs vitrines surchargées jusqu'à l’écœurement.
Pendant presque trois ans j’ai travaillé dans ce restaurant de la rue des Lombards. Pendant presque trois ans, j’y ai vécu. J’y suis entré par la petite porte en faisant des extra quelques soirs par semaine. Les «quelques» soirs se sont petit à petit transformés en «tous» les soirs. S’y sont ensuite ajoutés les services du midi. J’y passais plus de temps que chez moi. J’y mangeais, j’y travaillais, il m’est même arrivé d’y dormir. C’est devenu un deuxième chez moi. Tous les gens que j’y côtoyais, une douzaine d’heure par jour, sont devenus comme une deuxième famille.
Le couteau glisse de ma main et accidentellement, la lame effilée vient caresser mon doigt. Un long frisson me parcours tandis qu’une ligne mince ouvre ma peau, et la chair en dessous. La crevasse rougit, se remplie et déborde lentement. Une goutte écarlate s’écrase sur le carrelage blanc, suivie d’une autre. Ploc, ploc. Encore une autre, un peu plus rouge un peu moins claire, un peu différente. Ma mer intérieure s’engouffre par la petite brèche et se répand au dehors, goutte après goutte. Le liquide tombe sur le sol, s’insinue entre les carreaux en cherchant à aller toujours plus bas, encore plus profondément. Il s’imbibe dans le ciment des joints qui le boit avidement.