Ma Photo

au fil des jours...

Les commentaires récents

Au fil de la musique...

  • CLICK TO START

Au fil des lectures...










































Au fil des liens...

Powered by TypePad
Membre depuis 12/2004

mercredi 08 novembre 2006

Une ombre

53355852alone

Dans la nuit, le bruissement du drap me tire du sommeil dans lequel j’étais plongé. L’esprit embrumé, je suis baigné par la douce clarté de la nuit qui entre par la fenêtre, au dessus de ma tête. Dans les brumes d’un demi sommeil, je ne la comprend pas cette clarté. Dans la chambre de mon appartement, la fenêtre n’est pourtant pas au dessus de mon lit. Je suis un peu désorienté. Dans ma chambre, les oreillers n’ont pas cette forme non plus. Et dans ma chambre, le chat qui vient parfois s’y réfugier n’est pas noir : ce n’est pas mon chat qui ronronne doucement en me fixant de ses yeux brillants, la, couché au bord du lit. Ce n’est d’ailleurs même pas mon lit. Ce n’est pas ma chambre. Ce n’est pas chez moi. Toujours en regardant le chat qui ne me quitte pas des yeux, je tend le bras derrière moi, et je sens la chaleur d’un corps. Je pose ma main sur la peau nue d’un torse animée par le lent va et viens d’une respiration paisible. Sous cette peau, enfoui sous ces muscle, sous cette chair, je sens au creux de ma paume les palpitations sourdes d’un cœur endormi. Tandis que je me laisse bercé par le rythme régulier qui monte de ce corps allongé à coté de moi, je me souviens. Je me souviens d’ou je suis, je me souviens de chez qui je suis. Je me souviens, et je souris avant de replonger dans un sommeil bienheureux en emportant dans mes songes ce sourire qui me réchauffera pour le reste de la nuit.

Un an. Cela fait un an que je n’avais pas trompé ma plus fidèle compagne. Pour avoir si souvent dormi avec elle, je m’en suis fait presque une amie, une douce habitude*. Parfois je lui dis que je la déteste en la repoussant de toute ma hargne. Mais elle ne me quitte pas pour autant. Il faut croire qu’elle tient à moi pour venir se glisser à mes coté chaque nuit en prenant toute la place. Elle me prend par les épaules en me soufflant à l’oreille qu’elle est revenue, qu’elle ne me quittera pas d’un pouce, qu’elle sera toujours la pour me border. Je lui dis de se taire en me retournant pour ne plus la voir. Même au bord du lit, contre le mur, je la sens qui jubile dans mon dos, heureuse d’être encore la, et malgré tout je finis toujours par m’endormir dans ses bras, dans les bras de ma solitude.

Et cette nuit, je l’ai trompée cette garce. Le plus frustrant pour elle, ce doit être que je ne l’ai pas trompée uniquement pour le plaisir de le faire, non, parce que ça j’en ai eu mille fois l’occasion, mais je l’ai vraiment trompée. J’ai rencontré celui qui m’a donné envie de l’oublier et non pas de la remplacer. J’ai rencontré celui sur le corps nu de qui j’ai doucement posé ma main quand je me suis réveillé au cours de cette nuit la.

Il faut dire, que je ne m’y attendais pas vraiment. Tout avait commencé par une banale histoire de cul entamée au détour d’une rencontre virtuelle, un soir d’insomnie devant mon écran d’ordinateur. Un de ces soirs ou mon cerveau primitif d’homme, celui qui se trouve au dessous de la ceinture, avait prit les commandes du navire et était parti en chasse de satisfaction charnelle immédiate dénuée d’affect. Deux ou trois banalités échangées m’avait vite fait comprendre que la personne qui me parlait était sans aucun doute sous l’influence de son propre cerveau primitif. Le rituel s’est engagé : les banalités sont devenus un échange d’aspirations sur les prouesses attendues en cas de rencontre. Accords trouvés, il a fallu procéder aux inévitables échanges de données techniques sous forme de chiffres et de photos. De plusieurs photos pour être sur, et aussi d’une visualisation par webcam, pour être définitivement sur. La multiplication des assurances de ce type évitant la désagréable surprise de se rendre compte in situ que les données techniques théoriques transmises étaient erronées ou périmées. Cela évite une dépense d’énergie inutile et surtout cela provoque en général un court circuit du cerveau primitif qui laisse alors lâchement les commandes au cerveau central supérieur, bien embarrassé alors pour trouver une explication au fait « que ça va pas le faire ». Oui, le cerveau primitif est lâche et peu diplomate. Il ne sais rien faire d’autre que ce pour quoi il est programmé. Il n’a qu’une idée en tête, et ce n’est justement pas à cet endroit la que ça se passe. Ce qui ne l’empêche pas de reprendre les commandes une fois le problème réglé pour retourner chasser afin d’obtenir enfin satisfaction. Il est lâche, certes, mais obstiné.

Après échange, donc, des données techniques, et d’un accord de principe, il a fallu engager le traditionnel débat pour savoir qui allait bouger vers l’autre à cette heure ci. Cette fois ci, ayant gagné, et après l’échange de plan, d’adresse et de numéro de téléphone, j’ai patiemment attendu la venue de cet autre cerveau primitif qui devait tenir compagnie au mien un petit moment.

Tout s’est très bien déroulé, je dois dire. Mon cerveau primitif en a eu pour son compte. Le sien aussi, je pense. Enfin, le cerveau central supérieur l’espère alors que le cerveau primitif en est sûr, lui : Il ne doute jamais de rien, et en général, ce n’est pas la modestie qui l’étouffe.

Tout s’est très bien déroulé, à une chose près. Une chose qui n’était absolument pas prévue au programme : la tendresse. Au cours du rite acrobatique destiné à satisfaire nos besoins primaires, nos deux corps se sont peu à peu mis à réagir de façon incongrue pour la situation en se prodiguant des gestes doux et tendres. Tout à commencé par une caresse de la main sur la joue, puis une autre, puis nos deux corps qui se sont serrés, enlacés et enroulés. Nos bouches ne cessant de se chercher et une fois unies avaient du mal à se défaire l’une de l’autre. Nos mains explorant avec douceur toutes les courbes d’un corps inconnu. J’ai bien eu l’impression que le cerveau central supérieur qui n’est pas sensé être connecté durant ces séances de satisfaction charnelle a fait des siennes en distillant sournoisement une part d’affect à ce moment qui, du coup, a duré beaucoup plus longtemps que prévu.

Ce soir la, une fois la porte refermée sur cet inconnu, je n’en savais pratiquement pas plus sur lui. Nous n’avions presque pas parlé. Nous avions juste fais l’amour. Je ne pensais pas le revoir, comme d’habitude avec ce genre de rencontre. J’essayais de chasser de mon esprit le fait que cette fois ci avait été différente pour moi : plus sensuelle, plus douce, plus tendre. Plus humaine. Cette nuit la, je suis allé rejoindre ma solitude qui m’attendait patiemment sous les draps défaits. Je ne lui ai même pas jeté un regard alors qu’elle me bordait en disant, victorieuse : « Tu vois, c’est encore moi qui gagné, c’est encore moi, et rien que moi qui te tiens compagnie jusqu’au bout de la nuit. Encore… encore, encore… et encore »

Les messages subliminaux que ma solitude me glissait sans relâche pendant mon sommeil pour me garder près d’elle étaient tellement efficace que je n’ai pas cherché à recontacter mon bel inconnu dans les jours qui ont suivi. De toute façon, il n’avait pas essayé de le faire de son coté, alors pourquoi se faire des illusions. Je l’avais même presque chassé de mon esprit. Et puis, quelques temps plus tard, sorti de la multitude des contacts que compte l’incontournable messenger qui me relie virtuellement au monde (contacts dont pour la plupart je ne sais même pas, ou plus, de qui il s’agit. Je me demande si j’ai déjà même échangé au moins deux phrases avec plus de la moitié d’entre eux), il ressurgit. Et du même coup ressurgit le souvenir de ce moment dont je m’efforçais d’oublier la chaleur et la tendresse et qui m’avaient fait tant de bien. Une invitation à prendre un café fut lancée afin que nous puissions nous revoir. Puis, un autre jour, ce fut un dîner. Puisque nous avions commencés par la fin, c’est a dire par la consommation charnelle, nous étions débarrassé de tous les artifices qui font que les premiers rendez-vous sont en général parasités par des techniques de dragues plus ou moins habiles ayant pour but de « conclure ». Nous avons passé de bons moments, simples et tranquilles. Et puis est arrivé le soir ou je ne suis pas reparti de chez lui, le soir ou j’ai passé la nuit dans ses draps, délaissant les miens ou m’attendait, furieuse, ma solitude.

La, au milieu de la nuit, ma main posée sur son torse je me sentais étrangement bien. Ce simple geste avait bien plus de pouvoir que la multiplication des corps à corps qui se sont chassés les uns les autres au cours de cette année écoulée. Le pouvoir de se donner l’illusion de ne plus être seul. Car on passe sa vie à être seul en s’évertuant de son mieux à l’oublier.

Il y a longtemps de cela, un soir ou j’étais en tête à tête avec ma solitude que je feignais d’ignorer en me plongeant dans la lecture, elle à guidé ma main vers un volume des écrits de guy de maupassant. Elle a guidé mes doigts le long de la tranche du livre pour me le faire ouvrir à une page précise, puis, elle a pointé de l’index un paragraphe pour que je le lise :

« Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j'ai pénétré : notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins ; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls ; et nous aussi. On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout. »

J’ai lu et relu ce passage incapable d’en détourner les yeux, horrifié par ces mots qui matérialisaient ce que je pressentait de manière diffuse sans me l’avouer. L’Homme est seul. L’homme naît seul, l’Homme vit seul, et toute sa vie il court pour fuir cet état. D’un geste rageur j’ai refermé le livre et je l’ai lancé de toute mes forces vers ma solitude que je me suis mis, des cet instant, à haïr viscéralement. Le livre ne l’a même pas effleuré et s’est écraser avec un bruit mat contre le mur tandis qu’elle me regardait en souriant. Elle n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche pour que je devine ses pensées. Elle était gonflée de la victoire qu’elle venait d’obtenir. Me faire prendre conscience qu’elle serait ma compagne pour toujours et que tous mes efforts pour la semer seraient vains la transportait de joie. Me cachant le visage dans mes mains pour ne plus la voir, je l’ai supplié de partir et de me laisser seul. Je ne la supportais plus. Au lieu de cela, elle s’est assise à coté de moi sans rien dire et a posé sa main sur mon épaule. Une froide sensation d’impuissance s’est rependue dans tous mon corps et toujours en la haïssant je me suis résigné à me blottir contre elle en étouffant mes sanglots.

Les brumes se dissipaient et tout se mettait en place dans ma tête. Les pièces du puzzle s’emboîtaient à une vitesse vertigineuse. Voilà pourquoi nous recherchons toujours un compagnon de route : pour tromper sa solitude avec une autre. Voilà pourquoi certains se tournent vers les églises et s’en remettent à l’amour d’une croix ou d’une étoile : ils regroupent leur solitude pour essayer de la brûler dans la flamme des cierges. Voilà pourquoi nous réunissons des amis : pour se moquer ensemble de nos solitudes que l’on se réjouit de tromper un moment. Voilà pourquoi les chats, les chiens, les animaux de compagnie : pour faire écran et détourner l’attention de cette ombre qui nous suis pas à pas. Voilà pourquoi le but du travail et de l’argent. Voilà pourquoi les livres, le cinéma, les divertissements et les voyages : pour essayer vainement de la semer. Voilà pourquoi on a parfois envie d’enfant : pour voir dans leurs yeux rieurs une échappatoire. Voilà pourquoi on s’accroche à des souvenirs. Voilà pourquoi, voilà pourquoi… . Voilà pourquoi tout est fait pour la fuir.

Epuisé d’avoir vu la vérité en face, ce soir la je me suis endormi dans les bras de cette solitude que je savais maintenant être la seule chose qui serait toujours à mes cotés.

Au fil des jours, deux issues se sont alors dessinées peu à peu à moi puisque je ne pouvais pas échapper à la solitude : soit je devenais fou en ayant trop conscience de sa présence, soit j’essayais de l’apprivoiser en profitant des moment ou elle baisserait sa garde pour la tromper du mieux que je pouvais. C’est cette dernière solution que j’ai choisi. J’ai fais comme tout le monde, essayant de vivre avec en la fuyant à la moindre occasion. Naviguant toujours entre résignation et espoir, me surprenant même parfois à l’aimer, cette solitude.

Cette nuit la, j’avais ma main posée sur un autre corps. Un être qui me ressemblait à bien des égards, un être avec qui j’avais des points communs. Un être avec qui je partageais une première nuit en espérant secrètement que ce ne soit pas la dernière et que beaucoup d’autres suivraient. Tout en me rendormant, je sentais le regard du chat noir qui me fixait toujours. Je me souviens confusément m’être tourné vers lui pour lui dire : « je sais pourquoi tu me regarde ainsi. Tu n’es pas seulement son chat, tu es aussi sa solitude n’est ce pas ? Et tu es jalouse de ma présence dans ce lit que tu ne veux partager avec personne d’autre que lui. Livre ta bataille ma belle, moi je livre la mienne. Nous verrons bien qui gagnera ».

J’espère gagner car pour une fois, j’ai envie de fuir ma solitude avec ce garçon. Et j’ai envie qu’il fuit la sienne avec moi. Peut être suis-je en train de tomber amoureux. Peut-être. L’avenir nous le dira. Les choses ne dépendent pas que de moi….

samedi 01 juillet 2006

La moite torpeur

Soleil

     Dans la chambre, le ventilateur ronronne doucement en soufflant sur moi un vent chaud qui fait quand même frissonner ma peau moite. Le rideau est immobile à la fenêtre grande ouverte. Aucun vent extérieur ne le fait bouger, il reste lourd. Je me réveille lentement et me retourne au ralenti sur le drap défait et humide de ma transpiration nocturne. Mes premiers gestes sont lourds, épais, poisseux, à l’image de la chaleur déjà pesante de ce milieu de matinée. Je me lève et du revers de la main, j’essuie mon front ou perlent des gouttes du sueur. Les yeux encore bouffis de sommeil, je m’étire devant la cuvette des toilettes. Une main sur le mur et l’autre tenant mon sexe encore a demi gonflé de l’érection matinale, je soulage ma vessie en laissant la vie reprendre le contrôle de mon corps engourdi.

     Dans la cuisine, j’allume la cafetière et en attendant que le liquide noir,  qui finira de dissiper les brumes de ma léthargie, coule goutte à goutte, je sors sur la terrasse. Bien qu’il ne soit que 10h du matin, la chaleur étouffante me saisi et me fais suffoquer quelques secondes. Le soleil brûlant est déjà à l’œuvre au dessus des toits. A mes pieds, mon chat qui a entendu mon lever vient s’enrouler dans mes jambes en ronronnant. Heureux chat qui entre deux siestes sait flatter l’humain pour obtenir sa nourriture qu’il engloutira comme son du avant de retourner se rouler sur le sol et se replonger dans une douce torpeur. Un jour, je serai un chat moi aussi. Calculateur, manipulateur, feignant l’indépendance, et feignant tout court, mes seules qualités seront d’être terriblement attachant, beau et charmeur.

     Accoudé à la rambarde de la terrasse, je ferme les yeux en me laissant envahir de la lourde atmosphère de ce samedi. Dans les arbres, le pépiement des oiseaux se fait entendre mollement. Eux aussi sont sous la coupe anesthésiante de la température qui ne parvient cependant pas à les faire taire complètement. L’instinct les pousse tout de même à dépenser le peu d’énergie que la chaleur leur laisse en sifflements laborieux. Le bruit qui domine est celui des cigales que la température semble au contraire stimuler. Le concert de leurs élytres frottant l'une contre l'autres montent en hypnotiques stridulations a l’assaut du ciel, comme une ode à l’astre flamboyant et incandescent. Je me laisse pénétrer de tous ces sons et de toutes ces sensations que m’offre ce 1er juillet. J’ai chaud. J’ai très chaud. J’ai trop chaud, mais j’aime ça. Vivre au ralenti sous cette chaleur écrasante me procure une sensation de temps suspendu. Peut être ce sentiment que les heures s’écoulent plus lentement me rassure et me fait croire qu’ainsi ma vie sera d’autant plus longue. Douce illusion. Doux mensonge auto-thérapeutique. Moi qui suis un indécrottable athée je serai presque prêt à avouer que le soleil est mon seul dieu. Sa vigueur qui assomme et ralentit tout me fait presque croire à l’immortalité. C’est ça la définition d’un dieu, non ? Tromper et faire croire que la vie est éternelle. Je vais même inventer mon culte païen rien que pour toi, soleil. Pour te remercier des illusions dont tu m’opium le cerveau, je me donne en offrande. La, sur mon autel-terasse surplombant ton monde, je présente à tes rayons ma peau totalement nue en sacrifice. Et pour me signifier que tu as compris mon geste, tu colore mon corps d’une teinte brunâtre, d’un tatouage totale qui fait de moi ton serviteur et ton adorateur. Tu me bronze à ton image, moi, ton bonze dévoué et totalement acquis à ta cause.

     Le bruit du glissement d’une porte vitrée sur une terrasse du voisinage me sort de cette torpeur délirante. Je quitte à regret ma rambarde pour aller enfiler un caleçon et ne pas choquer la vue délicate de mes voisins par l’exposition de ma totale nudité. Je retourne boire mon café sur la terrasse. Ma journée va pouvoir commencer. Le temps va pouvoir s’accélérer un peu et la torpeur me quittera totalement ce soir, vers 18h, quand je commencerai ma journée de travail au service des touristes en short qui se déversent peu a peu sur les plages pour rendre leur annuel hommage au dieu soleil.

mercredi 10 mai 2006

Le marchand d'odeurs

X467      Hier, je suis allé faire un tour chez le marchand d’odeur. J’ai emmené avec moi un ami qui n’y était jamais allé. Et chose plus incroyable encore, il ne savait même pas que ça existait. C’est vrai qu’elle ne paie pas de mine la boutique du marchand d’odeur. Elle est discrète avec sa petite devanture en bois peinte en grise. Au dessus de la porte, en lettres fanées, il y a juste écrit : «Marchand d’odeur depuis 1882». On la remarque à peine car elle est coincée entre deux magasins qui attirent tous les regards grâce à leurs vitrines surchargées jusqu'à l’écœurement. D’un coté il y a une grande librairie qui Fait la Nique Aux Convenances en étalant des montagnes d’exemplaires de livres à la mode. Comme celui qui, sous les OriPeaux terriblement markettés d’une couverture attractive, raconte les aventure d’un petit sorcier gentil et scarifié qui lutte avec innocence contre le mal. Ou comme celui qui explique comment une petite secte essaie de cacher que sa figure emblématique, archétype du voyageur de commerce modèle et émérite, s’est fourvoyé dans le stupre et la fornication. Sur une longueur De Vingt-six Coudes au moins, les couvertures vives s’étalent derrière la vitrine. Et de l’autre coté de chez le marchand d’odeurs, il y a la boutique aux couleurs criardes d’un maître tailleur qui vend au kilomètre des vêtements à la mode et qui, par ses prix Hachés, éMeu les victimes de la mode. Entre ces deux géants qui attirent l’œil le petit marchand d’odeur passe inaperçu, ainsi, mon ami à été très étonné quand je l’ai entraîné la bas.

     Dès que l’on pousse la porte une légère odeur de bienvenue se répand dans la pièce pour accueillir les clients et indiquer au marchand, occupé dans l’arrière boutique, que quelqu’un vient d’entrer. Qu’est ce qu’une odeur de bienvenue ? Ce n’est rien de définissable avec des mots. C’est une vague senteur qui varie selon chacun et qui est propre à la représentation olfactive que l’on se fait du concept d’arrivée, selon son vécu. Pour les uns ce sera peut être le mélange d’émanations de locomotives surchauffées et de sueur de gens pressé que l’on trouve en descendant d’un train, dans une gare ; pour les autres ce pourra être le fumet d’une tarte aux pommes qui finit de dorer dans le four et qui chatouille les narines lorsque l’on arrive chez des amis pour dîner. Peu importe, cela rappelle toujours une arrivée.

     Une fois entrés dans la boutique, on est toujours saisi par la vue des imposantes étagères en bois qui garnissent tous les murs et sur lesquels s’alignent des centaines de bocaux transparents. Sur chacun d’eux, il y a une petite étiquette qui en décrit le contenu de quelques mots manuscrits. Tandis que mon ami, fasciné, faisait courir ses yeux du sol au plafond pour embrasser l’incroyable collection de pots, un petit homme surgit du fond du magasin.

« Bonjour messieurs, nous lança-t-il jovialement. Comment vous sentez vous aujourd’hui ? rajouta-t-il en me reconnaissant.

   - Ma foi, plutôt bien. Répondis-je flatté qu’il m’ait reconnu comme étant un fidèle client.

   - Parfait, parfait. Je suis content de vous voir à nouveau ici. C’est un honneur de constater que vous appréciez ma modeste échoppe. Vous avez eu le nez creux de venir aujourd’hui, je viens de recevoir pleins de nouveautés. Vous m’en direz des nouvelles. Est ce que vous recherchez quelque chose de précis ? Etes vous venu me voir avec une idée en nez ou juste pour flâner ?

   - Non, rien de précis. En fait je voulais faire découvrir votre boutique à un ami, dis-je en désignant mon compère.

   - Très bien, très bien. Dans ce cas la je vous laisse nezambuler à votre guise. Si vous avez besoin de moi, je suis juste derrière, dit-il en désignant l’arrière boutique. J’ai une livraison à mettre en bocaux. »

Il jubilait d’un air enfantin et rajouta sur le ton de la confidence :  « Il y a le vieux marquis de Tourneuil qui m’a commandé tout un stock d’essence de romantisme. Je mettrai mon nez à couper qu’il s‘est amouraché d’une nouvelle petite brebis et qu’il veuille la séduire en mettant toutes les chances de son coté ». Il me fit un petit clin d’œil de complicité et je ne pus m’empêcher de sourire à sa candeur.

Il s’éloigna en trottinant, flottant dans sa blouse grise trop grande pour lui. Avant de disparaître par la porte du fond il se retourna et me lança : « Et si vous voulez essayer certaines odeurs n’hésitez pas à vous servir des robinez-testeurs qui sont sur le comptoir. Vous savez comment ça marche, je vous laisse faire comme un grand. Vous n’êtes plus un nez-ophyte »

Lorsque je me retournai vers mon ami, je constatai qu’il promenai ses doigts sur les étiquettes des récipients qui l’entourait. L’air émerveillé il répétait à voix basse : « c’est incroyable, je ne pensais pas que ça pouvait exister, c’est incroyable… ».

     Et il n’avait encore rien vu. Nous passâmes un grand moment à flâner le long des rayonnages en déchiffrant au hasard les inscriptions calligraphiées: «Odeur d’herbe mouillé par la rosée d’un matin de printemps/ Toscane (1996)», «Odeur de croissant au beurre le dimanche matin/ Paris (1959)», «Odeur de sainteté/ Rome (2005)», «Parfum d’iode et embruns de la manche/ Cancale-Bretagne (1984)». Toutes les exhalaisons possibles et imaginables s’alignaient la, invisibles, emprisonnées dans les réceptacles transparents.

« J’ai vraiment du mal à croire que toutes ces odeurs sont enfermés dans ces pots, s’exclama mon ami, septique. Ils ont l’air vides». Sans un mot, je me dirigeai alors vers le comptoir sur lequel était posé un petit panier rempli de robinez-testeurs. J’en saisi deux et retournai près de cet indécrottable incrédule. Je lui montrai comment utiliser le petit objet. C’était une sorte de petit robinet dont un bout était munie d’une valve et l’autre bout s’évasait en un petit entonnoir. Je vissais la valve sur un bocal au hasard, sur le petit joint discret qui en ornait la base. J’actionnai la petit bouton et lui dit de s’approcher pour respirer. Dans un léger chuintement un échantillon de ce qui se trouvait dans le pot se rependit dans l’air et il inspirât à poumons déployés. Sur le bocal était inscrit : « essence de nostalgie ». Mon ami fronça les sourcils en me disant :

   - Ca sent la crème solaire. Et puis aussi, je crois, la barba papa… Ho, et il y a une petite odeur de chaud comme… comme une odeur d’appareils électriques en surchauffe.

Soudain, ses traits se détendirent et son visage se fendit d’un grand sourire.

   - Ca me rappelle mes vacances à la mer quand j’étais plus jeune. Des souvenirs géniaux. Ces odeurs me font penser aux moments ou je rejoignais mes copains de vacances, le soir après la plage. On allait traîner en ville dans la salle de jeu vidéo. On passait des heures à jouer à des « shoot them all » en se gavant de bonbons, de crêpes et de barba papa. Mes meilleurs souvenirs de vacances d’enfant. J’avais presque oublié tout ça.

Il se pencha de nouveau pour aspirer une autre bouffée d’essence de nostalgie. Je savais que moi j’aurai senti tout à fait autre chose ce qui m’aurait sans doute transporté dans un temps lointain de ma vie. Faisant ressurgir d’autre souvenir heureux qui m’étaient propres.

     Nous passâmes un moment à errer de fragrance en exhalaisons diverses au fil des bocaux en verres qui s’alignaient tout autour de nous. Après quelques essais dans une série de pots qui nous délivrèrent des remugles à nous retrousser le nez de hauts le cœur, nous abandonnâmes ce rayon qui semblait être celui des odeurs repoussantes et fâcheuses, en ricanant comme des gamins de ces mauvaises effluves qui portaient des noms pourtant assez évocateurs et qui auraient dus nous alerter et nous dissuader de les essayer : «Haleine de phoque/ Banquise arctique expédition scientifique- (1952)» ou «Argent sale/ Suisse-Bank compte 14327666 (2005)». Nous préférâmes errer un moment dans la partie consacrée aux arôme rares ou disparus, comme celui qui portait la mention : «Air pur/ ère pré-industrielle» ou cet autre : «Odeur disparue d’un 107 éme étage/ World trade center J-1 (10/09/2001)».

     Le souffle court et la sueur lui perlant aux tempes blanchies, le petit boutiquier revint de la réserve et nous trouva dans les vapeurs de «air de petits bonheur simple/ New-York, salon des Watford 16h. Heure ou Watford junior (8 ans) retrouve quelques piécettes tombées sous les coussins du canapé familial (1979)» dont nous avions un peu abusés et dont la douce senteur nous enveloppait et nous renvoyait à nos propres petits bonheurs trop négligés.

   - Voilà, dit-il. C’est chose faite. J’ai terminé d’empaqueter la commande du marquis. Maudis marquis qui me commande de telles quantités d’odeurs que la grosseur et la lourdeur des récipients requis pour les contenir me font douloureusement me rendre à l’évidence que les forces et la vigueur qui m’animent ne sont plus celles de mes vingt ans.

Il sortit de sa poche un mouchoir pour s’éponger le front et reprit:

   - Mais je vitupère. Je vitupère et j’en oublie tous mes devoirs d’hôte et de commerçant. Alors mes amis, avez vous trouvé votre bonhair dans mes modeste rayons ?

   - Modeste, modeste ! dis-je avec animation. C’est vous qui jouez de fausse modestie mon ami. Vous cherchez, en disant cela, à nous tirez le compliment qui démentira ce terme qui ne peux en rien qualifier l’étonnante et foisonnante collection que vous nous offrez la.

 - Souffrez, messieurs, que j’use de quelques pendables artifices de langage pour vous entendre me complimenter sur mon travail et l’ardeur que j’y mets pour proposer à mes clients le meilleur et le plus large des choix.

   - Sachez bien que vous n’avez point besoin de provoquer les compliment pour vous les attirer. Ils ne peuvent que naturellement venir aux lèvres de quiconque franchit le seuil de votre boutique.

   - J’en suis fort aise et cela me ravit le cœur de vous entendre dire ces mots qui à eux seuls justifient ma peine.

Mon ami assistait avec amusement à cette petite joute verbale. Je lui avais en effet raconté que j’aimais entrer dans le jeu du vieux bonhomme et user comme lui de tournures de langages venus d’un autre temps que l’utilisation du SMS et autre e-mail n’avaient pas encore raccourci, appauvri et vidé de ses interminables et jubilatoires circonvolutions.

   - Allons donc, reprit le boutiquier, fis de ces congratulations flatteuses. Avez-vous senti quelque chose qui vous donnerai envie de délier vos bourses pour acquérir quelques petits flacons ?

   - Je vous reconnais bien la, dis-je avec un petit sourire. Tout beau flatteur que vous êtes, vous n’en perdez pas le sens des affaires.

   - On ne se refait pas. Ame bien nez, ne varie jamais.

     C’est donc avec plaisir que nous fîmes quelques menues emplettes dans le magasin. Mon ami se contenta d’acheter un peu d’essence de nostalgie car il avait aimé se sentir replongé dans ses jeunes années et il souhaitait réitérer l’expérience tranquillement chez lui. Quant à moi, je me fis plaisir en prenant un peu de fumet de plénitude que je respirerai le matin, au lever, pour pallier au petit coup de mou que je ressentais en ce moment. Ce remontant du matin ne pourrai pas me faire de mal en cette période ou je n’étais pas très en forme et un peu cafardeux. Rien de tel qu'un petit sentiment de plénitude pour attaquer une journée sous les meilleurs auspices. Tandis que l’aimable et attachant petit marchand était affairé à remplir des sacs de nos achats, mon ami eut l’œil attiré par un rideau rouge qui dissimulait un pan de rayonnage. Intrigué, il s’enquis auprès du vieil homme de ce qu’il cachait. Avec un sourire espiègle il lui répondit sur le ton de la confidence que le rideau masquait le rayon des odeurs interdites aux mineurs.

   - Vous trouverez derrière cette tenture toutes les odeurs qui ont le pouvoir d’émoustiller les sens. Je suis obligé de les dissimuler un peu pour ne pas choquer les plus jeunes et effaroucher les âmes bien prudes qui ne sauraient apprécier à leur juste valeur ces affriolantes émanations. Ils les estampilleraient injustement comme étant immorales et tomberaient derechef sous leur vindicte puritaine. Mais revenez me rendre visite, et je me promet de vous laissez en nez à nez un moment avec ces effluves qui ne manqueront pas de vous mettre en émoi. Et sur cette alléchante proposition, il fit un clin d‘œil à mon ami qui lui promit de revenir très bientôt.

Au dernier moment, je demandais à acheter aussi une dizaine de bouffées d’essence de l’humour.

   - C’est pour offrir, dis-je. J’ai un dîner demain soir chez des amis, et je n’aime pas arriver les mains vides. Connaissant mes hôtes, je suis sur que cela leur fera plaisir et les fera rire.

   - C’est pour offrir ? Permettez moi donc de vous l’emballer, dit le vieil homme en vidant le contenu invisible d’un bocal dans un paquet en carton décoré d’un ruban. A vue de nez, je vous en ai versé un peu plus : Dix bouffées et demi. Je vous le laisse quand même ?

   - Oui, répondis-je. Ne vous en faites pas. Ce sera très bien comme ça.

Munis de nos paquets, nous remerciâmes chaleureusement le petit homme pour son accueil et nous prîmes congés. Sur le trottoir, devant la boutique, mon ami se retourna et regarda longuement la petite façade discrète.

   - Je n’en reviens pas. Jamais je n’aurai cru que cela pût exister. C’est un endroit extraordinaire, hors du temps et qui dépasse l’imagination.

   - Oui, répondis-je, qui dépasse l’imagination.

mardi 09 mai 2006

A la cour des miracles

Lombards_p1     Pendant presque trois ans j’ai travaillé dans ce restaurant de la rue des Lombards. Pendant presque trois ans, j’y ai vécu. J’y suis entré par la petite porte en faisant des extra quelques soirs par semaine. Les «quelques» soirs se sont petit à petit transformés en «tous» les soirs. S’y sont ensuite ajoutés les services du midi. J’y passais plus de temps que chez moi. J’y mangeais, j’y travaillais, il m’est même arrivé d’y dormir. C’est devenu un deuxième chez moi. Tous les gens que j’y côtoyais, une douzaine d’heure par jour, sont devenus comme une deuxième famille. Quand je dis famille, j’entend par la un cercle de personne que l’on ne choisi pas forcement mais qui sont simplement la, coincés au même endroit que moi pendant des heures. Avec eux on tisse forcement des liens: affinités, haines, amitiés, inimitiés, rapprochements, divergences. Une vingtaine de personne se côtoyaient, toutes aussi différentes les unes que les autres. Les religions, les orientations sexuelles, les couleurs, les sexes, les opinions, les nationalités, les cultures se mélangeaient pour travailler ensemble dans la promiscuité propre à un restaurant et à ses horaires décalés. Quand on travaille aux moments ou la majorité des autres rentrent épuisés de leur journée, ou savourent avec soulagement la pause de midi, nous, ceux de la restauration, on se sent un peu plus proche les uns des autres parce qu’un peu en marge, un peu décalés. Quand on travaille pour satisfaire l’appétit des ventres venus se remplir, se détendre et oublier leurs tensions dues aux longues heures de labeurs qui servent à payer ces moments la, on se sent, la aussi, plus proche les uns des autres. C’est tout un monde en miniature qui vit et travaille dans un restaurant. Un échantillonnage du monde dans toute sa diversité. Un condensé des émotions agitant le monde du dehors qui sont exacerbées par la tension des services. Les coup de gueule montent plus vite, plus fortement, plus violemment. Les excuses et les pardons aussi : on oublie vite. Les amitiés se crées plus rapidement, tout comme les haines. Il n’y a pas de place pour l’indifférence quand on travaille ainsi en équipe.

     Au restaurant, autour de ce petit cercle d’employés, il y avait le cercle plus large, plus flou et plus mouvant que constituait la clientèle. La aussi c’est un condensé de la population, venue communier autour d’une table. Tous ces gens étaient trop occupés à se rassasier pour se rendre compte qu’ils faisait parti du puzzle de la « comédie humaine». Ils étaient des acteurs inconscients de cette pièce de théâtre qui se jouait à chaque service. Chaque jour, autour des tables, il se nouait son lot de drame et de bonheur. Des déchirures, des ruptures, des déclarations d’amour, des réconciliations, des fâcheries et des joies. A chaque service la pièce se rejouait, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Les acteurs changeaient, les répliques aussi, mais le fond restait plus ou moins le même. Nous, nous en étions les acteurs résidents, les « hallebardiers » shakespeariens, un peu en retrait et dans l’ombre. Spectateurs et acteurs tout à la fois.

     C’est cette cour des miracles au cœur de laquelle j’ai été plongé pendant ces années qui m’a laissé une multitudes de souvenirs. Je me souviens de certains de mes collègues, comme la serveuse aux gros seins complexée dans ses t-shirts ; comme la serveuse venue de l’est, aussi rigide et autoritaire que son accent, menant les clients à la baguette et les terrorisant presque, à tel point qu’ils mangeaient sans broncher ce qu’elle leur apportait que ce soit ce qu’ils avaient commandés ou non; comme le serveur dandy qui collectionnait les billets de 500 francs et les conservant dans des albums, travaillant pour combler un ennui de fils de millionnaire désœuvré et faisant de la salle de restaurant un podium de défilé de mode ; comme un barman bisexuel, grande baraque au cœur d’or, à l’emportement facile, aux rollers qui ne le quittaient que le temps du service et aux strings de toutes les couleurs qui dépassaient parfois de son jean taille basse ;  comme un des responsable de salle, archétype de l’hétero-macho, qui se croyait obligé de mettre « bonasse, baiser, nichons » dans chacune de ses phrase et qui passait son temps à être à l’affût de tout ce qui était du sexe féminin, ou de ce qu’il croyait être du sexe féminin (Les apparences sont parfois trompeuses comme il a pu l’apprendre à ses dépends) ; comme un cuistot, une montagne, appliqué et consciencieux, devant cohabiter en cuisine avec entre autres une crevette antillaise, caricature de la folle tordue du marais, un vrai appel au meurtre pour ce malien polygame à mille lieues de pouvoir concevoir qu’un homme puisse coucher avec un autre ; comme un aide de cuisine en France depuis quelques jours à peine lors de son embauche, qui ne parlait pas un mot de français et pour qui on a du inventer un alphabet en gommettes de couleur pour qu’il puisse réaliser les glaces des desserts sans se tromper de parfum ; comme une serveuse, gentille et effacée, tellement effacée qu’elle souhaitait se gommer totalement en se réfugiant dans l’anorexie ; et comme bien d’autres encore. A eux tous, ils constituent une galerie de personnages confrontés à une vie en communauté et oeuvrant pour une clientèle toute aussi haute en couleurs, comme ce client à l’esprit torturé engloutissant 14 desserts les uns après les autres en l’espace de deux heures pour essayer de se suicider au sucre ; comme ce client mythomane et cleptomane qui nous racontait sa vie romanesque en nous laissant des pourboires hallucinant, nous offrant à chaque fois du champagne et nous réglant avec une Am-ex que l’on a appris être volée quand les flics sont venus l’arrêter en plein service ; comme ce groupe de pompiers, fidèles du restaurant, qui finissaient toujours à poil sur la table pour le bonheur des uns et la stupeur des autres ; comme ce petit couple charmant qui venait régulièrement et qui un soir nous a offert le spectacle d’une demande en mariage touchante ; comme ce groupe de skinhead que l’on a voulu mettre dehors lorsqu’ils se sont mis à entonner des chants douteux, situation délicate qui s’est terminée par un assaut en bon et du forme avec baston, lancé de chaises et de bombe lacrymo ; comme cette femme qui venait toujours toute seule en demandant à chaque fois une table pour deux car, prétendait-elle, « un ami » devait la rejoindre, et à chaque fois elle repartait seule, prétextant dans un sourire que « son ami » n’avait pas pu se libérer, ou bien qu’il avait oublié ; comme cette fille un peu à l’air coincée en arrivant et qui a finie la soirée tellement saoule qu’elle m’a littéralement vomi sur les pieds en me répétant, un sourire hébété sur les lèvres, qu’elle était vraiment désolée mais qu’il fallait que ça sorte ; et comme bien d’autres encore.

     A la cour des miracle il y a de l’amour et de la haine, de la tendresse et de la brutalité, de la tolérance et de l’incompréhension, du rire et des larmes, du pathétique et du flamboyant, de la richesse et du dénuement, de la connerie et de l’esprit. En un mot, il y a de tout ce qui fait une humanité.

     C’est la cour des miracles.

     Et si l’envie me prenait, je ferai revivre ces souvenirs et ces personnages en les racontant en détails…